Musiques à Bougue 2015

MUSIQUES À BOUGUE
L’approche sensible et intelligente des œuvres

La sixième édition du Festival de musiques de Bougue (1), confirme son ancrage estival auprès des mélomanes des Landes et du Marsan. Les fidèles n’ont pas été déçus d’un rendez-vous de qualité dont l’esprit, dans la variété et la recherche de découvertes musicales et humaines, demeure intact.

La première soirée, celle du jeudi 20 août, offrit comme la part des anges. Non pas celle qui s’évapore du vieil Armagnac, mais celle dont la musique s’élève en élevant les âmes. Les anges étaient, ce soir-là, dans le chœur de la petite église romane de Bougue. À son piano, vêtue aux couleurs mariales, bleu-ciel et blanc, un voile piqué sur ses cheveux, une Vierge consacrée, dévouée à ce très ancien ordre chrétien, comme elle l’est de toutes ses fibres à la musique: l’immense pianiste Viviane Bruneau-Shen, devenue l’une des icônes du Festival de musiques. À la flûte traversière : Béatrice Pley, dans une longue robe blanche, comme devaient en porter les pythies de Delphes, le souffle en harmonie totale avec les cordes du piano, particulièrement dans l’une des surprises de ce concert d’ouverture : la sonate « Ondine » de Carl Reinecke (1824-1910), compositeur aujourd’hui trop oublié. Cette sonate virtuose fut, en effet, la parfaite illustration du dialogue de la flûte et du piano.
On avait commencé avec l’Orphée de Gluck et ses accents de pastorale, poursuivi avec la profondeur des harmonies schumanniennes (Trois romances, op. 94), puis, après un court entracte, avec les couleurs et les rythmes lents d’une pavane et de la « Sicilienne » de Gabriel Fauré. Le public (de fidèles…) qui emplissait l’église obtint en bissant, une étude en forme de habanera de Maurice Ravel, sorte de préfiguration du concert, d’ambiance ibérique, du samedi.

Quatuor de jeunesse
Le vendredi était consacré à la musique de chambre avec le quatuor à cordes Syrma. Alan Bourré, violon ; Boris Rojansky, violon ; Élodie Laurent, alto et Michèle Pierre, violoncelle (2), parcoururent avec maestria les époques depuis le classique Joseph Haydn avec le somptueux quatuor à cordes N°2 en do majeur Op. 20. Haydn _ il fut précisément l’inventeur du quatuor à cordes _ le deuxième mouvement fut bouleversant, l’âme du violoncelle donnant le frisson dans cette dramaturgie musicale admirablement servie par les quatre jeunes musiciens qui surent toucher au cœur le public bouguais ! Puis, occultant Beethoven initialement annoncé au programme (Quatuor à cordes en si bémol majeur op.18), on sauta vers l‘époque romantique avec le quatuor en la mineur op.41 de Robert Schumann : une pièce dont les interprètes exaltèrent toute la fougue passionnée (de Robert Schumann pour Clara) pourtant teintée d’une mélancolie peut-être prémonitoire… Puisque la santé de Schumann commençait à décliner.
Il n’y avait donc point eu Beethoven… mais nous eûmes Antonin Dvořák et son quatuor à cordes en fa majeur, dit « américain », puisque composé au cours des vacances de l’été 1893 à Spillville, dans l’Iowa où résidait une importante colonie tchèque. En fait, cette pièce « américaine » reste très marquée par l’influence de l’Europe centrale, mais se mâtine de blues … sans omettre le chant de la fauvette entendu au jardin et qui culmine au mitan du troisième mouvement molto vivace. Le public, nombreux, imposa de bisser, ce que fit le quatuor, en reprenant une partie du deuxième mouvement de ce quatuor américain.

Passions d’Espagne
Pour un récital de piano aux couleurs d’Espagne, Viviane Bruneau-Shen avait enfilé une jupe écarlate. La concertiste, dans l’esprit de l’association « Musiques d’un Siècle », se fit pédagogue, situant chaque pièce dans son contexte et décrivant les différents mouvements, ce qui permit au public d’apprécier plus encore les œuvres. Viviane Bruneau-Shen, sensible, forte et fragile, légère et profonde, habitée par la musique la musique et qui habite la musique, commença avec cinq danses espagnoles du compositeur et pianiste catalan Enrique Granados (1867-1916). Elle enchaîna avec des extraits « Goyescas », opéra inspiré des tableaux de Francisco Goya. Nous étions dans les paroxysmes, dans la confrontation de l’amour et de la mort. Précisément, la conclusion, « El Amor y la Muerte » joue d’étonnantes dissonances, de l’angoisse de la mort, jusqu’à l’acceptation finale de l’inéluctable…. Viviane Bruneau-Shen fit passer dans son interprétation, ces fortes passions dont les ondes parcoururent le public comme autant de frissons.
Puis, dans cette même veine des compositeurs qui furent au cœur du renouveau de la musique espagnole à la fin du XIXème Siècle : Isaac Albéniz avec le Premier livre d’Iberia, « Sevilla », la fantasmatique Fête-Dieu de Séville et son étonnant final qui n’en finit pas de finir. Après la transition d’un « Tango » d’Albéniz, vint Manuel de Falla, le flamenco gitan avec « L’Amour sorcier » et sa rituelle Danse du feu. Enfin, Viviane Bruneau-Shen offrit en bissant une jolie surprise avec une berceuse tirée de la tradition andalouse, texte et partition de Federico Garcia Lorca, dramaturge, compositeur… et peintre qui fut l’ami proche de Manuel de Falla. Les accents du piano combinés à la grâce du chant de Viviane Bruneau-Shen, pour un finale juste éclairé par les flammes dansantes des bougies de deux chandeliers à cinq branches, déclenchèrent l’ovation.

Swing et brio manouche
Selon une formule désormais éprouvée à Bougue, c’est au jazz qu’il revint de conclure le festival de musiques de Bougue dont l’église avait véritablement fait le plein en ce dimanche 23 août après-midi.
… Au jazz manouche plus précisément, avec un bel hommage à Stéphane Grappelli par Mathias Lévy (qui s’était déjà produit à Bougue) au violon ; William Brunard, à la contrebasse (Il avait pris la place du guitariste Rocky Gresset, victime d’une fracture) et Sébastien Giniaux à la guitare et au violoncelle. La transition et même l’intégration à la programmation du Festival se fit d’entrée avec le mélange de plusieurs pièce de Stéphane Grappelli et d’une sonate de Jean-Sébastien Bach… qui revint plus tard, avec le double concerto pour violons en ré mineur (pour deux violons), sur lequel Django Reinhardt et Stéphane Grappelli avaient improvisée en 1937. Le trio fit aussi un brin de cinéma avec les musiques écrites _ et interprétées à l’époque_ par Stéphane Grappelli pour « Milou en Mai » de Louis Malle (1989) et « Les Valseuses » de Bertrand Blier (1974).
Mathias, William et Sébastien firent passer une après-midi véritablement jubilatoire à un public très vite conquis. Ambiance « manouche » et Hot club de France, malice et clins d’œil des musiciens, reprise et variations sur des de standards inoubliables, à l’instar de « Nuages » de Django Reinhard, l’ami proche de Stéphane Grappelli ; des impros saisissantes, des soli qui se prolongent et des rushes ébouriffants. De l’humour, de la complicité entre les musiciens qui… échangent leurs instruments, prouvant ainsi leur totale polyvalence et une vraie cerise sur le gâteau avec la reprise d’une interprétation initiale faite par Mercedes Sosa d’une chanson relative au suicide de la poétesse Alfonsina Storni en octobre 1938, (« Alfonsina y el mar ») . Celle-ci, atteinte d’un cancer, s’en fut droit devant elle, se perdre dans l’océan… Ovation debout du public.
Ce dernier rendez-vous fut au diapason d’un festival qui trouvé son public et devrait l’élargir encore. En conclusion, le maire de Bougue, Christian Cenet, vint remercier les artistes et partenaires avec une mention spéciale pour Sara et Matthieu Fernandez, à l’initiative de ce festival et toujours aussi présents et enthousiastes.

© Jean-François Moulian

(1) Produit par la Commune de Bougue et appuyé sur l’association « Musiques d’une Siècle », le violoncelliste François Salque avec l’aide logistique de Sara et Matthieu Fernandez, le festival bénéficie également du soutien de l’agglomération du Marsan, de l’association Préludes, de SPEDIDAM et de l’ADAMI (Droits des artistes-interprètes).

(2) Directeur artistique et créateur du festival de Bougue, le violoncelliste international François Salque aurait pu se joindre à cette soirée. Mais, devenu très récemment père d’une troisième fille, il avait mieux qu’une excuse imparable de n’être point de cette sixième édition ! L’excellente Michelle Pierre est l’une de ses élèves.

PHOTOS J.F. Moulian